
Cet homme est libre. Cet homme est passionné. C'est un voyageur magnifique que le monde continue d'étonner.
Il faut l'avoir vu, un jour de bourrasques hivernales, partir, que dis-je, voler en reportage, et filer vers Roissy, un blouson sur l'épaule, le sac en bandoulière, une petite valise à la main. Mille problèmes avaient retardé sa course, le téléphone avait failli le perdre, son passeport n'était pas à sa place, le taxi commençait à grogner. Et Riboud exultait. Il partait. Istanbul l'attendait. Le large ! Il fourmillait de questions, de désirs, d'enthousiasmes. Il avait de l'appétit, mille curiosités. Il avait hâte de voir. Avant même que la voiture ne démarre et que sa crinière blanche ne disparaisse par la rue Monsieur le Prince, il était déjà loin. Peut-être sur le Bosphore. Peut-être au grand Bazar...
Il faut l'avoir entendu, retour du fameux reportage, excité et inquiet, épluchant, analysant, décortiquant quelques-uns de ses souvenirs si frais, médusé, fasciné et perplexe, tissant des connexions, tentant des rapprochements avec l'actualité et puis avec l'histoire, soucieux de comprendre. Non, pas de juger. Comprendre. Obsédé par quelques images. Impatient de repartir. D'arpenter les mêmes lieux. De traquer les mêmes silhouettes. D'aller, entre Orient et Occident, y voir de plus près. C'était intéressant, disait-il. Ah, que c'était intéressant ! Il jubilait, Riboud. Le monde, une fois de plus, l'étonnait. Et dans ses yeux, il y avait la flamme. Celle des collectionneurs de bonheurs. Cet homme est libre, vraiment. Parce qu'il a vu le monde et qu'il nous le fait voir. Parce qu'il a pris son temps, parce qu'il s'arme de patience, parce qu'il sait contempler. Parce que l'humanité l'intéresse diablement, dans sa diversité et dans ses ressemblances, dans les crises et sa quotidienneté. Il ne fait pas semblant, il ne cherche pas le scoop. S'il se nourrit d'actualité, il ne la fabrique pas. Et il n'en dépend pas. Il n'en fait jamais qu'à sa tête. Il n'aime que l'école buissonnière. Ses photos sont des notes de voyage. Son carnet d'escapade.
Cet homme est libre. Parce qu'il sait se perdre sur les chemins du monde, sans jamais s'égarer dans les méandres de l'Histoire. Parce qu'il aime l'aventure, adore la fantaisie, recherche l'imprévisible, mais garde ses distances avec les événements, son libre arbitre dans les débats d'idées, une belle indépendance devant les idéologies. Cet homme d'image est un homme de culture qui, dans son sac de photographe, a toujours plusieurs livres. Et sur sa table de travail, à portée de main, quelques belles citations.
Une définition de son métier ? Walker Evans est appelé en secours : "Le photographe est un joyeux sensuel parce que l'œil manipule les sens et non les idées. Il est un voyeur, un grand bricoleur et un petit espion." Oublions les concepts, recommande Riboud. Et cessons de nous gargariser de mots. Reporter, témoin, artiste, quel importance, au fond ? "la photographie n'est pas un processus intellectuel". Ce qui compte, c'est "le plaisir de l'œil". Plaisir du photographe, plaisir du spectateur. Emotion d'une composition élégante et subtile, délice d'une harmonie de formes, de tons, de traits. Douceur d'un geste, clarté ou mystère d'un regard...
Ne pas trop réfléchir ? S'en aller, nez au vent, et se fier au hasard, puisqu' "une bonne photo est une surprise" ? Cette fois, c'est un vers de René Char que va citer Riboud : "Prévoir en stratège. Agir en primitif". Travail et intuition. Rigueur et sensibilité. Talent.
Cet homme est libre. Il aime et il photographie intensément la vie. Il ne cherche pas d'effet. Il ne prend pas la pose. Quand on lui demande de commenter l'une de ses photos, le voilà qui hésite, pudique, embarrassé. Ses longs doigts approchent alors l'image, indiquent des lignes, effleurent une courbe, s'attardent sur un détail. Et puis non, décidément, on se passera de mots. Ils seraient malhabiles. L'œil seul fera son chemin.
Marc Riboud sera l'invité d'honneur de la 22e Quinzaine de la photographie organisée à Cholet du 6 au 21 octobre par le Groupe d'animation photographique. Cet artiste d'origine lyonnaise, aujourd'hui âgé de 78 ans, est un voyageur qui nous fait découvrir le monde avec le regard de l'enfance. Façon de voir..
Combien de photos de vous seront exposées
à Cholet ?
Entre trente et quarante.
Ces photos porteront-elles sur un thème
particulier ?
C'est plutôt un choix. À chaque
fois, on fait un choix, pour une exposition, pour un livre. La photographie
est toujours une question de choix. On choisit le moment et le lieu. Je
pense que les Français sont assez tournés vers l'idée
de concept, de thème. Ils aiment bien ranger les choses par catégories.
Je pense personnellement que ce qui relie un ensemble de photos, c'est
une façon de voir, de regarder. On a tous différentes façons
de voir.
Est-ce que vous viendrez à Cholet
?
Oui.
Est-il important, pour vous, de dialoguer
avec ceux qui admirent vos photos ?
Bien sûr. Mais il ne faut pas que cela
soit trop long. Nous les photographes, nous sommes des solitaires. Nous
marchons, nous regardons. Pourquoi expliquer ? Est-ce qu'on explique pourquoi
on aime une fleur ? On a tous besoin d'être tiré par le haut
par le beau. C'est cette pulsion qui me fait photographier.
Vous considérez-vous comme un reporter
?
Je n'ai jamais fait de photos de guerre. J'ai
réalisé très peu de reportages. J'ai beaucoup photographié
en Chine, mais dans toute la Chine, en cinquante ans. Il n'y avait pas
de thème particulier. Je photographie l'actualité au sens
large. J'aime aller où il se passe des choses, où ça
bouge. Je cède à une intuition de photographie. Je ne sais
pas photographier en faisant poser les gens ou même avec un thème
très précis. Il faut garder le regard de l'enfance, c'est
la vraie curiosité.
Que faites-vous en ce moment ?
Je continue à photographier beaucoup.
Je fais moins de voyages. Les appareils sont lourds. Alors je fais des
photos avec des appareils jetables.
Ne craignez-vous pas d'y perdre au niveau
de la qualité ?
Les appareils jetables sont de loin les plus
vendus. Les fabricants arrivent à mettre la recherche la plus pointue
là-dessus. Quand on photographie entre 1,5 m et deux mètres,
avec une bonne lumière, on obtient des photos très comparables
à celles d'un appareil ordinaire.
Une des photos de vous qui a le plus marqué
le XXe siècle représente une jeune femme tenant une fleur
face aux baïonnettes des soldats, lors de la marche pour la paix au
Vietnam en 1967. Est-il juste de dire que vous captez les images d'un monde
en évolution ?
C'est après coup qu'on s'en aperçoit.
Je suis un peu décalé vis-à-vis de l'actualité.
Ce qui m'intéresse dans cette photo, c'est que j'ai retrouvé
cette fille trente ans après. C'était très émouvant.
Quand j'ai pris cette photo, elle avait 17 ans et, après, elle est
tombée au plus bas. Quand elle s'est rendue compte que cette photo
avait joué un rôle pour la paix, ça lui a donné
une raison de vivre. Ce qui donne un sens à la vie, c'est une certaine
générosité.
Michel CAILLARD.